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Conférence de Remicard Sereme : « L’intersectionnalité : un voyage transatlantique tumultueux »

Lors de son intervention dans le cadre de l’Université d’été du programme FRAPP, Remicard Sereme a exploré l’histoire et les circulations disciplinaires et géographiques du concept d’intersectionnalité, qui trouve ses origines au sein des traditions féministes noires. Elle a également interrogé l’impact des conditions tumultueuses de ces voyages entre traductions, déformations et résistances institutionnelles sur les modalités de son adoption au sein des analyses politiques et juridiques de l’Union Européenne aujourd’hui.

« L’intersectionnalité est omniprésente et polyglotte : elle s’exprime aussi bien dans le langage du militantisme et de l’organisation associative que dans celui du monde universitaire ou des institutions. Elle s’adresse aux jeunes par le biais des réseaux sociaux et de la culture populaire, et aux chercheurs confirmés par le biais de revues et de colloques. »
Patricia Hill Collins & Sirma Bilge, Intersectionality (2016)

Une grille d’analyse du pouvoir

Le terme intersectionnalité a été utilisé pour la première fois par la juriste américaine Kimberlé Crenshaw dans deux articles publiés en 1989 et 1991. Dans ces deux articles, elle utilise l’intersectionnalité comme un outil analytique pour mettre à jour la manière dont les axes de dominations, incluant la race, le genre et la classe sociale, interagissent et s’influencent mutuellement pour déterminer les conditions de vie des individus et l’organisation du pouvoir au sein de la société. A travers ce concept, elle formule une critique de la doctrine du droit de la non-discrimination aux Etats-Unis, des théories féministes dominantes et du mouvement anti-raciste des droits civique pour la manière dont ils participent chacun à la marginalisation des femmes noires et racisées en excluant les expériences des personnes qui existent à l’intersections de différentes matrix de domination.

Une contribution issue de la tradition intellectuelle distinctive des femmes noires

Source: Fresque d’une brève histoire intellectuelle de l’intersectionnalité. Remicard Sereme

Le concept d’intersectionnalité est couramment attribué à Crenshaw, toutefois les idées centrales de celui-ci, incluant les inégalités sociales, le pouvoir, le relationnel, la justice sociale entre autres, la précède. Ces idées se sont formées au sein des mouvements sociaux aux États-Unis, société faisant face à des maux multiples dont l’impérialisme, le racisme, le sexisme, le militarisme et l’exploitation capitaliste. Dans ce contexte, les femmes racisées n’étaient pas affectées par seulement un de ces systèmes de pouvoir mais par la convergence de ces derniers, ce qui les a poussés à créer leurs propres mouvements autonomes, formulant les idées centrales du concept d’intersectionnalité bien qu’elles utilisaient d’autres mots.

Certaines historiennes datent l’embryon du concept au XIXe siècle au sein des combats abolitionnistes et suffragistes, notamment à travers le discours de l’abolitionniste Sojourner Truth Ain’t I a Woman (Ne suis-je pas une femme) prononcé en 1840. Dans ce discours, elle remet en question la structure même de la société patriarchale américaine basée sur la conception de l’infériorité innée des femmes. En effet, son expérience en tant que femme noire mise en esclavage dénature ce présupposé infériorité physique innée par le fait qu’elle travaillait à la fois dans les champs, considéré comme une activité masculine, mais aussi dans la sphère domestique et enfantait, considéré la prérogative exclusive des femmes. Dans A voice from the South publié en 1892, Anna Julia Cooper exprime également la position singulière des femmes noires au sein de la société américaine. En 1969, Frances Beal conceptualise double jeopardy pour décrire la particulière situation de vulnérabilité dans lequel se trouve les femmes noires en raison du fait qu’elles sont à la fois noires et femmes. En 1977, le Combahee River Collective ajoute l’axe de la sexualité à l’analyse. En 1979, Beverly Lindsay y ajoute l’analyse de la classe sociale à travers le concept de triple jeopardy et en 1988 Deborah King conceptualise multiple jeopardy pour décrire la manière dont les différents axes s’influencent mutuellement de manière dynamique. La conceptualisation de Intersectionality par Kimberlé Crenshaw en 1989 s’inscrit donc dans cette généalogie d’une tradition intellectuelle distinctive des femmes noires. Elle cite d’ailleurs le travail de Anna Julia Cooper.  

Des Etats-Unis à L’Europe : le blanchiment de l’intersectionnalité

Patricia Hill Collins et Sirma Bilge placent un des points centraux de la dispersion mondial du concept aux travaux préparatoires de La Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance qui y est associé, qui s’est tenu en 2001 à Durban, en Afrique du Sud. Kimberlé Crenshaw a été invité à présenter son travail et à organiser un atelier au profit de 10 000 membres de délégations venant de partout dans le monde. Cela a marqué le début du voyage transatlantique du concept d’intersectionnalité.

Toutefois, tout comme des millions de personnes mises en esclavages ont perdu la vie au cours du passage du milieu, l’intersectionnalité a perdu un aspect essentiel de son essence dans le cadre de son voyage vers l’Europe : la race en tant que catégorie d’analyse socio-politique pertinente. Sirma Bilge explique notamment que l’intersectionnalité a été grandement adoptée en Europe dans les études de genre. Toutefois, cette adoption s’est accompagnée d’un ensemble de discours et pratiques qui tendent à évacuer « la pensée critique raciale de l’appareillage actuel de l’intersectionnalité et marginalisent les personnes racialisées comme productrices des savoirs intersectionnels des débats et des espaces universitaires […] ». En d’autres mots, l’intersectionnalité tel que conçu et véhiculé en Europe aujourd’hui a été vidé de la catégorie analytique de la race ainsi que de sa dimension de justice sociale, opérant un blanchiment du concept.

L’intersectionnalité dans le droit de l’Union Européenne (l’UE) Aujourd’hui

Cette version blanchie de l’intersectionnalité est celle qui fait son chemin au sein du droit de l’Union Européenne aujourd’hui. On le retrouve notamment dans le Programme “Citoyens, égalité, droits et valeurs” lancé par la Commission Européenne pour la période 2021-2027 mais dépouillé de tout aspect lié à la justice sociale.

Similairement, en droit de la non-discrimination de l’UE, l’intersectionnalité n’apparaît pas dans les différentes législations mais est cependant mobilisé, bien que très peu, dans le cadre du contentieux devant la Cour de Justice de l’Union Européenne. Toutefois, une fois de plus la version mobilisée est celle qui tait la catégorie de la race et l’ambition de repenser la structure même de la société, incluant celle du droit de la non-discrimination, centrale à l’intersectionnalité tel que conceptualisé par les féministes noirs.

Ainsi, bien que pensé à partir de l’expérience singulière des femmes noires affectées par des axes de dominations multiples dont la race, le genre et la classe sociale, l’intersectionnalité tel qu’opérationnalisé dans le droit de l’UE aujourd’hui participe à reproduire les mêmes dynamiques d’exclusion qu’il a été inventé pour dénoncer et mettre en lumière aux États-Unis. Les femmes noires restent les oubliées du droit de la non-discrimination, des théories féministes hégémoniques et des mouvements anti-racistes.

A propos de l’auteure de cet article

Portait de Remicard Sereme

Remicard Sereme est une chercheuse en études sociojuridiques qui s’engage à faire progresser la justice sociale à la fois par la pratique et par la réflexion critique. Elle est actuellement doctorante à l’Institut universitaire européen (EUI), où son projet vise à mettre en avant les contributions intellectuelles des femmes noires afin de repenser le droit de l’Union européenne, ouvrant ainsi la voie à un savoir juridique qui propose des façons radicalement différentes d’appréhender l’Union européenne et de vivre sous ses lois.

Ressources pour suivre les recherches et les activités de Remicard Sereme

  • Blackademia Diaries, co-fondé par Remicard Sereme, est un réseau interdisciplinaire de chercheuses noires à travers l’Afrique et l’Europe ayant pour objectif de favoriser la solidarité entre chercheuses et de créer un espace où les universitaires africaines et d’ascendance africaine – en particulier celles en début de carrière – peuvent se sentir valorisées, représentées et avoir accès à des outils concrets pour tracer leur propre parcours universitaire.
  • Engagée dans la démocratisation des savoirs, Remicard Sereme partage ses recherches et communique autour de son parcours doctoral sur son Blog, sa page Instagram (@blackademic_baddie), sur Linkedin. et dans sa newsletter

Ressources bibliographiques

  • Bilge, Sirma. ‘Le blanchiment de l’intersectionnalité’. Recherches féministes 28, no. 2 (2015): 9–32. https://doi.org/10.7202/1034173ar.
  • Crenshaw, Kimberlé. ‘Demarginalizing the Intersection of Race and Sex: A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics’. University of Chicago Legal Forum, 1989. http://chicagounbound.uchicago.edu/uclf/vol1989/iss1/8. ;
  • Crenshaw, Kimberlé Williams. ‘Mapping the margins: intersectionality, identity politics, and violence against women of color’. Cahiers du genre 39 (2005): 51–82.
  • Debusscher, Petra, and Eva Luna Maes. ‘The European Union-Intersectionality Framework: Unpacking Intersectionality in the “Union of Equality” Agenda’. Political Studies Review (London, England) 23, no. 1 (2025): 276–96. https://doi.org/10.1177/14789299241242343.
  • Dube, Nozizwe. ‘A Typology of Comparators and Comparisons in EU Equality Law’. Common Market Law Review (Cambridge) 62, no. Issue 1 (2025): 49–84. https://doi.org/10.54648/COLA2025003.
  • Hill Collins, Patricia, and Sirma Bilge. ‘Getting the History of Intersectionality Straight?’ In Intersectionality. Polity Press, 2016.
  • Hill Collins, Patricia, and Sirma Bilge. ‘Intersectionality’s Global Dispersion’. In Intersectionality. Polity Press, 2016.
  • Hill Collins, Patricia, and Sirma Bilge. ‘What Is Intersectionality?’ In Intersectionality. Polity Press, 2016.
  • Solanke, Iyiola. ‘Intersectional Discrimination as an Epistemic Injustice’. In Research Handbook on European Anti-Discrimination Law, with Colm O’Cinneide, Iyiola Solanke, and Julie Ringelheim. Research Handbooks in European Law Series. Edward Elgar Publishing, 2025. https://doi.org/10.4337/9781789906318.00020.
  • Solanke, Iyiola. ‘The EU Approach to Intersectional Discrimination in Law’. In The Routledge Handbook of Gender and EU Politics. Routledge, 2021.
  • Xenidis, Raphaële. ‘From Critical Theory to Litigation Strategy: Can Intersectionality Transform EU Equality Law?’ European Law Journal: Review of European Law in Context (Oxford) 31, nos 1–2 (2025): 22–41. https://doi.org/10.1111/eulj.70002.

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