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Stéphane Martelly : « Aménager l’urgence d’exister en poésie – un parcours en recherche-création »

Stéphane Martelly, écrivaine, peintre et chercheure à l’Université de Sherbrooke, élabore à l’occasion de cette conférence une définition personnelle de la recherche-création à travers ses œuvres. Confiante en la possibilité de créer de nouveaux savoirs par la poésie, Stéphane Martelly choisit de mener ses recherches grâce à son point de vue de créatrice.

Le 9 mars 2026, l’Université Paris-Est Créteil a eu la chance d’accueillir Stéphane Martelly, écrivaine, peintre et chercheure à l’Université de Sherbrooke. Née en Haïti, l’écrivaine, peintre et chercheuse à l’Université de Sherbrooke a partagé son expérience en recherche-création dans le cadre du séminaire  « L’Empire comme communauté imaginée » (FRAPP) à l’invitation de Yolaine Parisot. Stéphane Martelly est revenue sur ses travaux en littérature, édition et traduction et a esquissé sa définition d’une poétique engagée, qui navigue entre expression de l’intime et mise en voix du collectif.

Une définition poétique de la recherche-création

 Cette conférence a été l’occasion de découvrir ou redécouvrir la notion de recherche-création à travers le parcours singulier de Stéphane Martelly. Ce champ universitaire, axé sur l’interdisciplinarité et la réflexion critique par et avec la création, est encore assez peu visible dans le monde académique français, tandis qu’il s’est déjà fait une place en Amérique du Nord. En tant que professeure, poète, qui pratique en enseigne en recherche-création, elle définit pour nous ce processus comme une « pratique réflexive agissante », qui permet d’agir sur le monde en même temps qu’on l’étudie. Pour Stéphane Martelly, le geste créatif peut surprendre des savoirs que la recherche seule ne peut saisir. En adoptant le point de vue « oblique » du créateur, on est à même de saisir au mieux les strates cachées des objets étudiés (textes littéraires, événements historiques, archives…). Ainsi, dans Les jeux du dissemblable, une étude consacrée à la marge, à la folie et au féminin dans les textes littéraires haïtiens contemporains, elle s’appuie sur la dernière partie du roman Amour, Colère et Folie de Marie Vieux-Chauvet pour trouver les mots justes qui parlent « avec la folie plutôt que sur la folie ». Sa recherche passe par l’effet de ce texte qui subvertit le regard du lecteur sur le monde. À travers la présentation de ses œuvres, Stéphane Martelly met aussi en avant la valeur éminemment politique de son geste.          

Des travaux ancrés dans l’« urgence d’exister »

En 2022, elle s’associe à la plasticienne Claudia Brutus1 pour illustrer des fables Comme un trait / Le fil d’or et d’argent, qui traitent des violences subies par les enfants dans le cadre scolaire. Cette collaboration se prolonge avec une exposition, Tresser la ligne2 , qui permet aux jeunes visiteurs de participer au geste créatif, selon une démarche polyphonique. Plus récemment encore, en 2025, Stéphane Martelly fait paraître Mourir est beau, une réflexion sur la relation qu’entretiennent les habitants noirs des Amériques avec l’avenir et la mort. Ce texte introspectif et poétique naît de ses lectures et d’une série d’entretiens ouverts, se déroulant sur un pied d’égalité avec des poètes qu’ elle interroge (par exemple Marie-Célie Agnant, Kaie Kellough ou encore Mackenzy Orcel).

© ‘Comme un trait’ / ‘Le fil d’or et d’argent’ – Claudia Brutus

Cette façon d’articuler l’individuel et le collectif est donc un des fils qui tisse la carrière de Stéphane Martelly. En 2011 déjà, dans le cadre du groupe de recherche d’histoire orale, le COHDS / CHORN3, au cours du projet « Histoires de vie » (Université Concordia), elle organise l’atelier de création littéraire « Je me suis parcouru moi-même : être, dire, se poser dans/devant l’histoire », une activité conçue pour amener les Montréalais de diverses origines déplacés par la violence ainsi que leurs intervieweurs à saisir leur propre expérience par l’écriture.

Chacune des œuvres présentées par Stéphane Martelly témoigne d’une démarche artistique qui respecte le vécu de chacun et qui le mobilise sans le tordre. Pour atteindre à une vérité historique et poétique, il convient, selon elle, d’embrasser le rôle de dépositaire, de considérer chaque personne comme « spécialiste de son propre récit » ou de sa propre création, selon une dynamique d’autorité partagée 4. Le travail de recherche-création, selon Stéphane Martelly, doit se placer « entre les coulisses et la scène » pour créer de nouveaux savoirs, en acceptant d’être à la fois observateur et observé.

Traduire, éditer et créer encore

Un dernier aspect mentionné par la chercheure comme constitutif de son geste créatif est son travail de traductrice et d’éditrice. Elle démontre la même attention frappante à la fidélité qu’elle doit au récit de chacun et le même appétit pour la création au second degré, qui entremêle ses propres créations avec les mots des autres. À l’occasion d’une carte blanche accordée par les Éditions du Remue-Ménage, elle crée la collection Martiales5 dédiée à l’écriture des femmes Noires. Cette collection, en toute cohérence avec les positions critique et poétique de l’artiste, accorde une grande liberté à ses autrices, acceptant un travail éditorial sur un temps long, en discussion avec le désir des créatrices. La collaboration de Stéphane Martelly avec Marie-Célie Agnant en 2022 en est un parfait reflet. Grâce à ce projet, cette dernière a pu republier son roman La dot de Sara/ Yon eritaj pou Sara, en traduisant son propre texte en créole haïtien. Par une édition bilingue, elle souhaite faire mieux entendre la voix des grands-mères émigrées au Canada qui ont participé à l’écriture en lui confiant leurs histoires.

Jusque dans le rôle de traductrice, qu’elle endosse en 2023 pour donner à lire en français le Magnetic Equator, de Kaie Kellough, Stéphane Martelly cherche le moyen « d’écrire de la poésie à travers la poésie de quelqu’un d’autre ». Elle témoigne pour nous de la difficulté mais aussi du plaisir qu’elle trouve dans le fait de d’investir ce texte et d’entrer en dialogue avec lui. Elle rappelle l’importance qu’a eu l’utilisation poétique du français haïtien pour faire transparaître les origines de Kellough au Guyana. C’est dans la discussion avec ce poète, dans l’attention portée à sa musicalité et aux citations qu’il intègre, que la traductrice trouve une liberté, une possible « dissidence » même, qu’elle ne décrit pas comme un paradoxe, mais qui la rapproche au contraire de l’authenticité profonde et de la vérité poétique du texte d’origine

Le geste rétrospectif proposé par Stéphane Martelly témoigne du tressage indémêlable que forment les différentes sphères de sa créativité. Toutes les activités de recherche et de création dans lesquelles elle s’investit s’inscrivent ainsi dans un continuum : l’expérience individuelle et le collectif, la fidélité et la subversion sans trahison, la recherche de la beauté et l’urgence des sujets étudiés. Stéphane Martelly définit ainsi un geste poétique qui lui permette d’écrire toujours « sur la crête ».

Stéphane Martelly Portrait
© Stéphane Martelly

A propos de l’auteure de cet article

Margaux Andriss

Agrégée de Lettres Modernes et doctorante à l’Université Paris-Est Créteil, sous la direction de Mme Yolaine Parisot. Elle consacre son travail de thèse aux Pratiques créatives hétérolingues chez les auteurs d’origine haïtienne durant les XXe et XXIe siècles.

Références bibliographiques

  • Agnant, Marie-Célie. Le livre d’Emma, La Roque d’Anthéron (France) : Vents d’ailleurs, 2004.
  • Agnant, Marie-Célie. Un alligator nommé Rosa, Montréal : Les Éditions Remue-ménage, 2005.
  • Agnant, Marie-Célie. La dot de Sara / Yon eritaj pou Sara. Collection MARTIALES, Montréal : Les Éditions du Remue-Ménage? coll. Les Martiales, 2022..
  • Brutus Claudia, Contribution in DO-KRE-I-S, la revue haïtienne des cultures créoles, n° 6 : « Fragment(s) / Mòso », Limoges : Association Vagues Littéraires, 2023.
  • Kellough, Kaie. Petit Marronnage, trad. fr. Madeleine Startford, Montréal : éd. Boréales, 2021
  • Kellough, Kaie. Équateur magnétique. Traduit par Stéphane Martelly. Montréal : Éditions Triptyque, Poèmes, 2023.
  • Martelly, Stéphane. «  Les Martiales. Laboratoire de création » co-écrit avec Les Martiales dans: Lettres Québécoises, Numéro spécial Femmes manifestes, numéro 180, dir: Annabelle Moreau et Vanessa Bell, mars 2021, p. 18-20. https://id.erudit.org/iderudit/95296ac
  • Martelly, Stéphane. Comme un trait / Le fil d’or et d’argent. avec les œuvres de Claudia Brutus, Montréal : Stéphane Martelly, 2022.
  • Martelly, Stéphane. Mourir est beau. Montréal : Éditions du Noroît, 2025.
  • Martelly, Stéphane. Les jeux du dissemblable : folie, marge et féminin en littérature haïtienne contemporaine. Montréal : Nota bene, 2016.
  • Orcel, Makenzy. Les Immortelles, Montréal : Mémoire d’Encrier, 2010.
  • Orcel, Makenzy. Une Somme humaine, Paris : Rivage, 2022.

Notes

  1. Voir sa page professionnelle : https://www.instagram.com/claudiabrutus.art/ et sa contribution dans DO-KRE-I-S, la revue haïtienne des cultures créoles, n° 6 : « Fragment(s) / Mòso », Limoges : Association Vagues Littéraires, 2023.  Publication avec Stéphane Martelly, Comme un trait / Le fil d’or et d’argent, Montréal : Stéphane Martelly, 2022. ↩︎
  2.  Voir la page du projet Tresser la ligne: https://www.instagram.com/tresserlaligne/ ↩︎
  3. Centre for Oral History and Digital Storytelling / Centre d’Histoire Orale et de Récits Numérisés, Université Concordia,
    https://storytelling.concordia.ca/ ↩︎
  4. Le concept d’« autorité partagée » est utilisé par S.Martelly à la suite de Michael Frisch, A Shared Authority, 1990. ↩︎
  5. Pour une exploration de la collection, voir : https://www.editions-rm.ca/collection/martiales/. Voir aussi : Stéphane Martelly. «  Les Martiales. Laboratoire de création » co-écrit avec Les Martiales dans : Lettres Québécoises, Numéro spécial Femmes manifestes, numéro 180, dir: Annabelle Moreau et Vanessa Bell, mars 2021, p. 18-20. https://id.erudit.org/iderudit/95296ac ↩︎

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