Retour sur l’édition 2026 de l’Université d’été FRAPP

L'Université d'été 2026 s'est déroulée du 27 au 29 mai dernier autour du thème "Afriques /Amériques / Europe : croiser les langues, traduire les corps, réparer les lieux. Circulation des savoirs en études de genre et des migrations".

Le thème 2026

Les langues ne sont pas de simples outils de communication : elles participent à la construction des rapports de pouvoir, des identités et des savoirs. Dans un contexte marqué par les migrations, la mondialisation et la remise en question des héritages coloniaux, l’étude des pratiques langagières permet de mieux comprendre les inégalités, mais aussi les formes de résistance et d’émancipation qui traversent les sociétés contemporaines.

L’Université d’été FRAPP 2026 s’intéresse aux circulations des concepts et des savoirs entre différentes aires culturelles et linguistiques, en particulier dans les domaines des études de genre et des migrations. Comment les notions élaborées dans un contexte donné sont-elles traduites, adaptées ou transformées lorsqu’elles circulent vers d’autres espaces ? Quels effets produisent les mots utilisés pour désigner les expériences migratoires, les vulnérabilités ou les discriminations ? Ces questions mettent en lumière le rôle décisif de la traduction dans la production et la diffusion des connaissances.

En réunissant des chercheuses et chercheurs issus de disciplines variées, cette édition explore les échanges intellectuels entre les Afriques, l’Europe et les Amériques. Elle propose une réflexion collective sur les conditions de circulation des savoirs et sur les enjeux politiques, culturels et sociaux qui accompagnent la fabrication des concepts dans un monde de plus en plus interconnecté.

Le programme

Les temps forts

Conférence introductive de Yolaine Parisot : « Afriques, Amériques, Europe : la recherche en travers et à contre-courant »

Dans son introduction, Yolaine Parisot, directrice scientifique du programme FRAPP et professeur de littératures francophones, a souligné l’importance de dépasser les récits uniques et les cadres théoriques hégémoniques pour penser les relations entre les Afriques, l’Europe et les Amériques à partir de leurs connexions, de leurs traductions et de leurs zones d’ombre. S’inspirant des histoires connectées, des études postcoloniales et décoloniales, elle a montré comment les migrations, les pratiques de traduction et les contre-discours permettent de renouveler notre compréhension des savoirs et des mémoires. À travers des exemples empruntés à la littérature et à l’art, elle a insisté sur la nécessité d’un décentrement épistémique attentif aux vulnérabilités, aux formes de réparation et aux savoirs longtemps marginalisés, afin d’interroger la fabrication et la circulation des concepts dans un monde marqué par des héritages historiques partagés mais diversement racontés.

Conférence de Magdalena Cámpora : « Nos trajets et les leurs. La circulation des savoirs en sciences humaines vue d’Amérique latine »

En référence au texte Nos mots et les leurs. Réflexion sur le métier d’historien de Carlos Ginzburg dans lequel l’auteur s’interroge sur le décalage entre la permanence des mots et l’évolution de leur significations, Magdalena Cámpora (CONICET & Universidad Católica Argentina), a interrogé les circulations transatlantiques des idées, des formes esthétiques et des savoirs dans les sciences humaines. Revenant sur l’essor des études transnationales et des approches fondées sur les circulations, elle a souligné la nécessité de problématiser des notions aujourd’hui largement mobilisées, telles que « Sud Global », « réappropriation » ou « hybridité », qui risquent parfois de reproduire de nouvelles formes de totalisation. À partir d’exemples issus de la critique littéraire féministe latino-américaine, Magdalena Cámpora encourage une approche attentive aux constellations de textes, aux généalogies choisies et aux conditions matérielles de production des savoirs.

Conférence de Tania Racho : « Les conséquences des discours médiatiques et politiques sur les migrations : l’invisibilisation des femmes »

Tania Racho (Sorbonne Nouvelle & Cour nationale du droit d’asile) a mis en évidence les mécanismes d’invisibilisation des femmes migrantes et réfugiées. À partir de son engagement dans des initiatives telles que Migrations-Désinfox, l’élaboration du cadre déontologique la Charte de Marseille sur l’information et les migrations ((2025) aux journalistes ou encore le site d’information multilingue à destination des migrants, InfosMigrants, Tania Racho est revenue sur les stéréotypes relayés par et dans les représentations médiatiques largement dominées par la figure de l’homme subsaharien arrivant en Europe par voie maritime. Outre qu’elles ignorent la diversité et la réalité des parcours migratoires, ces représentations invisibilisent les femmes, qui représentent plus de la moitié des personnes immigrées en France et une part croissante des demandeuses d’asile.

Parmi les avancées les plus récentes dans le domaine du droit d’asile, Tania Racho a rappelé la reconnaissance par les juridictions européennes de groupes sociaux de femmes exposées à des persécutions spécifiques. Les parcours migratoires féminins révèlent ainsi des vulnérabilités particulières, mais aussi des formes d’agentivité (agency) souvent absentes des récits médiatiques dominants. Tania Racho nous invité à à réfléchir aux effets des mots, des images et des catégories mobilisées pour parler des migrations, soulignant ainsi l’importance d’une information rigoureuse et nuancée pour lutter contre les préjugés et rendre visibles des réalités trop souvent ignorées.

Conférence de Laurie Marguet : « Circulation du concept de genre dans la discipline juridique »

Laurie Marguet (Université de Rouen) a proposé une analyse approfondie de la polysémie du concept de genre, envisagé à la fois comme objet d’étude et comme outil critique. En mobilisant les apports des critical legal studies et des feminist legal studies, elle a rappelé que le droit n’est pas un système neutre mais un espace traversé par des rapports de pouvoir, des idéologies et des formes de naturalisation des catégories sociales. L’approche féministe du droit, dans ses différentes déclinaisons (systémique, radicale, postmoderne), permet ainsi de questionner la prétendue évidence des catégories de sexe et de genre, en les replaçant dans des processus historiques et sociaux de construction. La tradition juridique française reste attachée à l’idée de neutralité de la norme, engendre un décalage entre les cadres théoriques et leur réception. Si le concept de genre a progressivement émergé dans le droit positif, notamment sous l’influence du droit européen et des politiques de lutte contre les discriminations, la reconnaissance juridique des stéréotypes de genre, des violences sexistes ou des identités de genre se heurte encore à des résistances institutionnelles et à la persistance d’une bi-catégorisation homme/femme difficilement remise en cause.

Conférence de Remicard Sereme : « Marronnage intellectuel, féminismes noirs et intersectionnalité : penser le droit européen depuis les marges »

Remicard Sereme (European University Institute, Florence) a proposé une lecture de l’intersectionnalité comme concept à la fois analytique, politique et épistémologique, en soulignant sa dimension « polyglotte » et sa circulation transatlantique. Après un retour sur les travaux de Patricia Hill Collins et Sirma Bilge, ainsi que sur les fondements posés par Kimberlé Crenshaw, elle propose une lecture de l’intersectionnalité comme « marronnage épistémologique », entendue comme une pratique de résistance et de réinvention des savoirs à partir des marges. Cette perspective ouvre sur une conception afroféministe du droit et des savoirs, fondée sur l’auto-définition, la critique des cadres dominants et la création de liens renouvelés entre recherche et mouvements sociaux.

(Remicard Sereme nous a transmis une synthèse de sa conférence – voir ci-dessous, Articles associés)

Un point d’étape sur le Petit Répertoire conceptuel FRAPP

Un atelier et une table ronde proposé par le Comité scientifique du projet a permis de faire un point d’étape sur Le Petit répertoire conceptuel FRAPP, un projet collectif et multilingue né du dialogue entre différentes générations de chercheur·e·s au sein du programme FRAPP. Sous forme de répertoire, le projet s’attache à faire le point sur une sélecion de concepts des sciences humaines et sociales dont la circulation entre et au sein de différentes aires disciplinaires, géographiques et linguistiques affectent le sens et les enjeux.

L’atelier, animé par Graciela Villanueva et Laura Navarro Marín avec la participation de plusieurs membres du programme, a permis de réfléchir aux conditions de formation des mots et des notions, en s’appuyant notamment sur des nuages de concepts et sur l’analyse de préfixes et suffixes (post-, trans-, dé-, néo-, inter-, -ité, -isme, -ing). Des exemples issus de différents contextes linguistiques, comme antiderechos ou feminazi, illustrent les transformations et les circulations parfois conflictuelles des termes.

La table ronde nous a permis de découvrir cinq des treize notices du Petit Répertoire, présentées par leurs contributeurs.

L’Université d’été 2026 est organisée en partenariat avec Université Maison de l’Île-de-France, Cité Internationale Universitaire de Paris, IMAGER – UR 3958, LIS – UR 4395, MIL – UR 7282 (UPEC) et l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD).

Articles associés

Conférence de Remicard Sereme « L’intersectionnalité, un voyage transatlantique tumultueux »

Le Petit Répertoire Conceptuel FRAPP (présentation lors de l’Université d’été 2026)

Le Petit Répertoire Conceptuel FRAPP : cinq notions présentées lors de l’Université d’été 2026

A propos de l’auteure de cet article

Murielle Vauthier, doctorante (LIS, UPEC) et Manager de l’EUR FRAPP. Ses recherches portent sur le « pouvoir germinatif » de la fiction transnationale chez Doris Lessing, Edouard Glissant et une sélection d’auteures

Articles de la même catégorie