Dans le cadre de l’Université d’été 2026 de l’EUR FRAPP, organisée du 27 au 29 mai autour du thème « Afriques / Amériques / Europe : croiser les langues, traduire les corps, réparer les lieux », une table ronde et un atelier ont permis de faire un point d’étape sur le développement du Petit Répertoire Conceptuel FRAPP. Réflexion collective pluridisciplinaire menée conjointement par de jeunes chercheurs et des enseignants-chercheurs confirmés, il porte sur la circulation de concepts de sciences humaines entre les langues, les disciplines et les espaces. Après un rappel relatif à la genèse et aux enjeux du projet par Graciela Villanueva et Laura Navarro Marin, cinq contributeur ont présenté une version de travail de leur notice.
Magdalena Cámpora : Southwashing et circulation inégale du savoir
Magdalena Cámpora (CONICET & Universidad Católica Argentina), spécialiste de littérature comparée, d’histoire littéraire et de la circulation transatlantique des savoirs entre l’Europe et l’Amérique latine, a présenté une communication consacrée au Southwashing. Cette notion a permis d’aborder la circulation des idées dans un champ académique traversé par des hiérarchies linguistiques, institutionnelles et géopolitiques. Le Southwashing apparaît comme un outil critique pour interroger les formes contemporaines d’inclusion symbolique de ce que l’on appelle le Sud global.
Cámpora a situé le terme au sein d’une famille conceptuelle plus large, construite autour du suffixe -washing. Comme dans le cas du greenwashing, le « lavage » doit être compris comme une opération discursive. Une institution, une université, une maison d’édition, une revue scientifique ou un projet académique peuvent adopter le vocabulaire de la diversité et de l’inclusion sans transformer réellement les structures qui organisent la production et la légitimation du savoir. Le Southwashing nomme avec précision cette tension de la visibilisation du Sud comme geste d’ouverture, en même temps dissociée de toute redistribution effective de l’autorité épistémique.
Le moment le plus incisif de son intervention a consisté à montrer que le problème ne réside pas dans l’absence des voix du Sud, mais dans les conditions dans lesquelles ces voix sont incorporées. Une chercheuse latino-américaine, africaine ou asiatique peut être invitée à participer à un projet international et y occuper pourtant une place symbolique, testimoniale ou périphérique. Le Sud peut apparaître comme un objet d’étude, comme corpus ou comme expérience, tandis que la production théorique continue d’être attribuée aux centres académiques du Nord. Cámpora souligne alors qu’il ne suffit pas de se demander si le Sud est présent, mais qu’il faut interroger les conditions de cette présence, l’autorité qui lui est reconnue et sa capacité à intervenir comme producteur de concepts.
A cet égard, la notion même de « Sud global » est à questionner. La chercheuse a signalé le risque associé à cette catégorie : utile pour nommer des asymétries historiques et géopolitiques, elle produit en même temps une homogénéisation excessive. Des expériences, des langues, des régions et des traditions intellectuelles profondément hétérogènes sont ainsi regroupées sous cette étiquette. Dans certains dispositifs institutionnels, une présence minimale du Sud peut fonctionner comme une manière de proclamer la diversité sans construire un dialogue véritablement horizontal.
Mariano Sverdloff et Pedro Trujillo : les usages critiques du post-
Les interventions de Mariano Sverdloff (CONICET) et de Pedro Trujillo (EUR FRAPP/ UPEC) ont permis d’observer la circulation conceptuelle autour du préfixe post– qui indique une relation critique avec un héritage toujours actif : il marque à la fois une distance et une dépendance.
Mariano Sverdloff a centré son intervention sur le terrain des crises démocratiques contemporaines et des langages des droites. Sa notice, consacrée à la postdémocratie, propose une constellation conceptuelle de plus grande portée, traversée par des notions telles que démocraties illibérales, autoritarisme compétitif, régimes hybrides, postfascisme, néolibéralisme, technofascisme, théories du complot et récits de décadence. La difficulté de l’objet réside dans le fait qu’aucun concept, à lui seul, ne suffit à nommer les transformations politiques du présent.
Sverdloff a insisté sur le fait que l’analyse de la postdémocratie exige une approche transnationale et interdisciplinaire. Les termes employés pour décrire l’érosion interne de la démocratie circulent entre les langues, les champs du savoir et les espaces politiques. Certains proviennent de la science politique anglo-saxonne ; d’autres, de la sociologie, de la philosophie ou de la critique littéraire ; d’autres encore naissent dans des débats militants ou médiatiques avant d’entrer dans le vocabulaire académique. Cette circulation pose des problèmes de traduction, mais aussi d’adéquation, car un concept ne conserve pas nécessairement sa puissance explicative lorsqu’il est appliqué à un autre pays et à une autre histoire politique.
Pedro Trujillo, quant à lui, s’intéresse au posthumanisme comme outil critique pour lire le présent. Si l’humanisme occidental, héritier de la Renaissance et des Lumières, a placé « l’Homme » comme mesure universelle, il l’a fait d’un point de vue excluant, eurocentré et hiérarchique. Trujillo explique ainsi, en s’appuyant sur les travaux de Rosi Braidotti et de Donna Haraway, que la pensée posthumaine remet en question les frontières entre humain, animal, machine et nature. Dans ce contexte, la figure du cyborg apparaît ainsi comme l’une des expressions des identités mobiles, hybrides et résistantes.
Pedro Trujillo souligne également la dimension éthique, politique et écologique du posthumanisme qu’il relie aux courants du féminisme, aux études décoloniales et à l’écocritique et l’apport des voix périphériques dans la meilleure compréhension des crises actuelles. En abordant des notions telles que l’anthropocène, le capitalocène, le phallocène ou le chthulucene, il montre que la destruction environnementale ne peut être pensée en dehors du capitalisme, du colonialisme et du patriarcat.
Agatino Lo Castro : transculturalité et recompositions identitaires
Agatino Lo Castro (EUR FRAPP, UPEC) a présenté la transculturalité comme une notion essentielle pour penser les relations entre les cultures comme entrelacement. L’idée centrale est que les cultures doivent être comprises non pas comme des blocs fermés mais comme des réalités en contact permanent, traversées par des échanges, des mélanges et des transformations.
Le terme transculturalité vient du champ anthropologique et a été formulé par Fernando Ortiz à Cuba dans les années 1940. À l’origine, la transculturalité était liée aux effets produits par le déplacement, le contact culturel et la transformation des appartenances. Plus tard, le concept a été développé par Wolfgang Welsch, notamment dans les domaines de la philosophie et de la philologie, en relation avec les dynamiques contemporaines entre individu, identité et territoire.
L’un des apports importants de Welsch est l’idée d’une identité “patchwork”: les identités actuelles ne se construisent pas à partir d’une seule culture ou d’un unique lieu d’appartenance, mais à travers de multiples influences, expériences et croisements. Cette perspective permet d’abandonner une vision fixe de l’identité, fondée sur l’« assignation à résidence » et de mettre au contraire l’accent sur la dimension d’échange.
Dans le contexte francophone, la transculturalité est particulièrement associée à la rencontre entre des cultures et des langues hétérogènes, ainsi qu’aux notions d’identité et d’altérité. Elle est également liée aux études sur les littératures de la migration et les littératures transnationales développées dans d’autres espaces académiques. Dans l’ensemble, Lo Castro comprend le préfixe trans- comme un réseau complexe de relations et de recompositions culturelles.
Nanfei Wang : Pratiques langagières, pouvoir et usages situés
Le terme “pratiques langagières”, comme l’a exposé Nanfei Wang (Université Paris Nanterre), est une notion centrale pour comprendre la langue comme un ensemble d’usages concrets, situés et socialement déterminés. Cette perspective s’inscrit dans le champ de la sociolinguistique, qui déplace l’attention des langues considérées comme des structures fixes vers les manières dont les individus les utilisent dans des contextes variés.
L’approche évoquée par Wang s’appuie notamment sur une tradition matérialiste des pratiques langagières. Cela signifie que les usages de la langue sont traversés par des rapports de force, des hiérarchies sociales et des formes de domination. La sociolinguistique critique permet donc d’analyser la manière dont certaines pratiques sont légitimées, tandis que d’autres sont marginalisées.
L’intérêt principal de cette approche est d’articuler langage et pouvoir. Étudier les pratiques langagières revient à observer la façon dont la langue participe à la construction des rapports sociaux et peut également constituer un outil d’émancipation. En rendant visibles des savoirs, cette perspective ouvre la possibilité de contester les hiérarchies établies et de reconnaître la valeur de formes d’expression souvent invisibilisées.
Tableau récapitulatif des notions présentées
| Auteur | Notion travaillée | Explication du thème |
| Magdalena Cámpora | Southwashing | Analyse critique de l’inclusion symbolique du Sud global dans les espaces académiques. |
| Mariano Sverdloff | Postdémocratie | Étude des transformations contemporaines de la démocratie, marquées par l’autoritarisme, les régimes hybrides et les discours des droites. |
| Pedro Trujillo | Posthumanisme | Réflexion sur la remise en question de l’humanisme occidental et des frontières entre humain, animal, machine et nature. |
| Agatino Lo Castro | Transculturalité | Compréhension des cultures comme des réalités entremêlées, traversées par les échanges, les migrations et les recompositions identitaires. |
| Nanfei Wang | Pratiques langagières | Approche sociolinguistique de la langue comme ensemble d’usages situés, liés aux rapports sociaux, au pouvoir et aux formes de marginalisation. |
Ces interventions présentées dans le cadre de l’Université d’été 2026 de l’EUR FRAPP, soulignent la portée critique du Petit Répertoire Conceptuel. La réflexion menée autour de ces notions montre que leur circulation entre les langues, les disciplines et les espaces géographiques ouvre des possibilités de dialogue.
Une publication papier et électronique du Petit Répertoire Conceptuel FRAPP est prévue courant 2027.
Le Comité scientifique
Porté par Graciela Villanueva, le projet est développé par un comité de pilotage composé de Victoria Boschiroli ; Mario Dulcey ; Hermelind Le Doeuff ; Agatino Lo Castro ; Laura Navarro Marin ; Pedro Trujillo ; Graciela Villanueva et placé sous la responsabilité scientifique d’Hermelind Le Doeuff, chercheuse postdoctorale de l’EUR FRAPP entre janvier 2025 et janvier 2026,
Le Comité Exécutif de l’EUR FRAPP ainsi qu’un panel international de chercheuses et chercheurs issus de différentes disciplines des sciences humaines et sociales sont également impliqués, notamment pour la phase d’évaluation des notices.
A propos de l’auteur de cet article
Javier FUENTES REYES
Actuellement en Master 2 LCCI Aires hispanophones (FRAPP). Ses recherches portent sur les communautés imaginées à partir de la littérature vénézuélienne contemporaine dans le contexte de la diaspora
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