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Sophie Wahnich : « La parole d’assemblée démocratique : une institution civile ». Compte-rendu.

Lors de l'Université d'été FRAPP 2024 qui portait sur les relations entre "Langue/s et Démocratie", Sophie Wahnich est revenue sur la culture de la délibération née de la Révolution française et sur les raisons de son affaiblissement entre 1789 et 1794. Elle montre comment la parole collective, loin d’être un facteur de désordre, a pu servir de rempart contre la violence politique.

Directrice de recherche au CNRS et spécialiste de la Révolution française, Sophie Wahnich a consacré une grande partie de ses travaux à l’étude de la souveraineté populaire, des émotions politiques et des formes de participation démocratique dans le contexte révolutionnaire. Ses recherches portent notamment sur la place des étrangers dans la Révolution française (L’Impossible citoyen), sur les formes de la violence politique (La Liberté ou la mort) ainsi que sur les modalités d’émergence et d’exercice de la parole révolutionnaire (L’Intelligence politique de la Révolution française).

A partir des textes de Saint-Just, Sophie Wahnich est revenue sur les conditions historiques de la souveraineté populaire et les mécanismes ayant conduit à l’affaiblissement des pratiques délibératives révolutionnaires entre 1789 et 1794. Elle nous aide à comprendre ce qui a été perdu dans le rapport entre parole, démocratie et citoyenneté, rappelant ainsi que la Révolution française a élaboré une véritable culture de la délibération.

La souveraineté populaire comme pratique de la parole

Une citation de Saint-Just affirmant que, dans une république, chacun doit pouvoir se perfectionner dans « l’art de bien dire », permet à Sophie Wahnich de souligner que la souveraineté populaire révolutionnaire repose avant tout sur une pratique collective de la parole. Contrairement aux régimes monarchiques, la République révolutionnaire se définit par la multiplication des lieux de discussion et d’intervention citoyenne.

Cette parole s’exerce dans une diversité d’institutions : l’Assemblée nationale, où siègent les représentants du peuple ; les sociétés politiques telles que les Jacobins, les Cordeliers ou le Cercle social ; les sociétés fraternelles ; les assemblées primaires chargées des élections ; ainsi que les municipalités. Ces différents espaces remplissent plusieurs fonctions : préparer les débats législatifs, commenter les lois adoptées, élaborer des stratégies politiques, transmettre des pétitions ou encore discuter des affaires locales.

La Révolution française se caractérise ainsi par une véritable prolifération des lieux du politique. Dans ces espaces, les citoyens ne se contentent pas d’exprimer des opinions ; ils cherchent collectivement à interpréter les événements, à produire des jugements sur la justice ou l’injustice des situations et à construire des formes d’action commune. Cette dynamique implique une pluralité de locuteurs, allant des représentants élus aux citoyens ordinaires, en passant par les porte-parole des sections ou les délégations envoyées auprès de l’Assemblée.

Pour Sophie Wahnich, cette culture de la parole constitue le cœur même de l’expérience démocratique révolutionnaire. Le « populaire » ne doit dès lors pas être réduit à la simple expression des classes populaires. Il désigne une tension permanente entre l’universalité abstraite du citoyen et ce que Collot d’Herbois appelait « la classe immense du pauvre », c’est-à-dire l’ensemble de ceux qui risquent d’être exclus de l’exercice effectif de la souveraineté.

La délibération pour prévenir la violence

Un des apports majeurs de la conférence consiste à réinterpréter la prolifération des débats révolutionnaires non comme un facteur de désordre mais comme un instrument de régulation politique.

Sophie Wahnich rappelle que les Thermidoriens ont souvent dénoncé la Terreur présentée comme une période d’un « peuple constamment délibérant ». Cependant, cette critique repose sur une incompréhension de la fonction politique de la délibération. Pour illustrer son propos, Sophie Wahnich mobilise l’image du kukeon, boisson rituelle de la Grèce antique qui devait être agitée afin de maintenir ensemble ses éléments liquides et solides. De la même manière, la parole politique maintient la cité en mouvement et empêche sa fragmentation. L’agitation délibérative n’est pas synonyme d’instabilité : « la parole est l’envers de la violence dissolvante », elle joue le rôle de médiation et prévient la transformation des conflits démocratiques en guerres civiles. Cette réflexion conduit à remettre en cause certaines représentations traditionnelles de la Terreur. L’intensité des débats et des interventions populaires ne constitue pas nécessairement un symptôme de violence politique ; elle peut également être comprise comme une tentative permanente de conjurer cette violence par l’exercice de la souveraineté populaire

Le diagnostic de Saint-Just : la disparition de la parole souveraine

Au printemps 1794, Saint-Just constate paradoxalement un affaiblissement de la participation populaire. Entre Ventôse et Thermidor, celui-ci observe ce qu’il perçoit comme une substitution de la parole gouvernementale à la parole souveraine. Les citoyens cessent progressivement de participer activement à la vie politique tandis que les fonctionnaires occupent désormais l’espace public. Le terme de « fonctionnaire » désigne dans ce contexte l’ensemble des détenteurs d’un pouvoir d’État qui tend à s’autonomiser par rapport au peuple. Saint-Just distingue deux catégories : celle des « timides », qui n’osent plus prendre la parole, et celle des « effrontés », qui s’approprient une souveraineté qui ne leur appartient pas. Selon Saint-Just, la République ne peut survivre sans un exercice permanent de la critique civique. La parole d’assemblée constitue précisément le moyen par lequel les citoyens contrôlent les détenteurs du pouvoir. L’affaiblissement de cette fonction critique traduit donc une crise profonde de la souveraineté populaire. Il s’agit alors de revenir sur les conditions permettant de restaurer la parole démocratique.

Les fondements révolutionnaires de la culture délibérative

Sophie Wahnich revient sur l’importance d’expliciter ce que « prendre la parole » signifie dans les premières années de la Révolution. Le rôle des districts parisiens constitués au moment des États généraux est à cet égard central. Ces districts, au nombre de quatre-vingt-dix, fonctionnent comme de véritables espaces d’auto-institution politique, que Sophie Wahnich rapproche de la notion d’auto-institution de Cornélius Castoriadis : les citoyens y apprennent à débattre et à délibérer. Les districts constituent également un espace permettant la construction collective  de rapports de force, qu’illustre tout particulièrement le moment précédant la prise de la Bastille, où il s’agit d’empêcher la confiscation du mouvement révolutionnaire par les élites bourgeoises ou militaires. Les districts ne sont donc pas simplement des organes administratifs : ils constituent des lieux où le peuple produit lui-même les règles de son action politique.

Lorsque les autorités cherchent progressivement à réduire l’influence des districts à travers la réorganisation municipale de juillet 1789, une résistance s’organise, à l’instar de Mirabeau qui défend le maintien de ces espaces de délibération populaire associés à la préservation du pouvoir délibérant du peuple. La citation de Nicolas de Bonneville mobilisée par Sophie Wahnich est particulièrement éclairante à cet égard. Selon lui, un peuple libre doit demeurer constamment vigilant, cultiver la contradiction et faire de la dispute un exercice ordinaire de la citoyenneté. La liberté ne repose pas sur le consensus mais sur l’usage critique permanent de ce qu’on dit au peuple.

Il faut qu’un peuple dont la liberté n’est pas imperturbablement affermie soit toujours sur le qui-vive. Il doit craindre le repos comme avant-coureur de son indifférence pour le bien public et se faire l’habitude de contredire et de disputer pour n’être pas dupe de tant de vertus vraies ou affectées par lesquelles on pourrait le tromper.

Nicolas de Bonneville

Pétitions, représentation et sensibilité politique

La réduction de moitié du nombre de districts par l’administration de l’Assemblée engendre la mise en place de nombreuses sociétés fraternelles et la pratique des pétitions. Les sociétés fraternelles prolongent la dynamique délibérative initiée par les districts et apparaissent comme des espaces d’inclusion politique permettant l’intégration de catégories exclues des institutions représentatives, notamment les femmes, les étrangers et les plus pauvres. Les pétitions jouent, quant à elles, un rôle essentiel dans la communication entre le peuple et ses représentants. Leur lecture en ouverture des séances de l’Assemblée nationale permet d’intégrer les préoccupations populaires au processus législatif. Pour éviter une perte de la parole délibérante, les pétitions produisent « une éloquence de l’illimité », un jeu énonciatif permettant de passer du particulier à l’universel des citoyens et d’engager ainsi l’ensemble du corps politique.

Cependant, la représentation démocratique ne peut se réduire à un mécanisme institutionnel ; elle suppose une dimension sensible chez les élus et la capacité à ressentir les inquiétudes populaires. Les représentants doivent être capables de comprendre les « alarmes du peuple » et d’y répondre politiquement. Dans cette perspective, le « coupable silence » des législateurs dénoncé dans certaines pétitions de 1792 est interprété comme une forme d’abandon politique. Lorsque les institutions cessent de répondre aux inquiétudes populaires, le risque de violence réapparaît.

Restaurer la démocratie : délibération, amitié et contrôle des pouvoirs

 « Tout le monde veut gouverner, personne ne veut être citoyen, où est la Cité ? », c’est la question posée par Saint-Just en 1794. Il propose deux solutions pour restaurer la parole délibérante née de la Révolution.  

La première consiste à réinvestir les formes locales de la délibération et à développer des mécanismes de contrôle des détenteurs du pouvoir. Les assemblées doivent redevenir les lieux privilégiés de l’exercice citoyen, tandis que les fonctionnaires doivent pouvoir être publiquement censurés lorsqu’ils abusent de leur position. Il est nécessaire de recouvrer la sensibilité à la liberté et à la justice perdue pendant la période révolutionnaire et la violence qui en a résulté. La délibération reste donc tributaire de la raison sensible et la seconde solution doit permettre de reconstruire les liens affectifs qui rendent possible la vie politique. Sophie Wahnich insiste ici sur l’importance accordée à l’amitié dans la pensée de Saint-Just.

Les fêtes civiques doivent permettre de recréer des formes de sociabilité et de confiance réciproque. L’amitié devient ainsi une véritable institution civile, condition de possibilité de la parole démocratique. Elle est ici à comprendre au sens que lui donne Jacques Derrida, « une amitié d’avant toutes les amitiés », un rapport sensible de réciprocité de l’adresse aux autres qui permet de fonder la relation humaine.

Cette réflexion conduit finalement à une conception originale de la gestion des conflits. Face au risque d’émeute, Saint-Just ne propose pas une répression militaire mais une intensification de la délibération. Le drapeau rouge, loin d’annoncer l’intervention armée, doit signaler la nécessité de se réunir afin de discuter collectivement de la situation. La violence populaire n’est pas niée, mais elle est reconnue comme un phénomène qu’il convient de canaliser par la parole plutôt que par la force.

Ainsi, la pratique de la délibération s’inscrit dans une conception de la souveraineté populaire qui apparaît moins comme un statut juridique que comme une pratique collective exigeant la multiplication des espaces de discussion, la vigilance critique des citoyens et la capacité des institutions à répondre aux inquiétudes du peuple. L’inquiétude de Saint-Just face à la disparition de la parole souveraine trouve alors une résonance contemporaine : elle invite à interroger les effets de la professionnalisation du pouvoir politique, de l’affaiblissement des lieux de délibération collective et de la perte progressive d’une culture démocratique fondée sur la participation active des citoyens.

Liens et ressources
Principaux ouvrages publiés par Sophie Wahnich
  • La Révolution des sentiments : comment faire une cité, 1789-1794. Paris : Éditions du Seuil, coll. « La Couleur des idées », 2024
  • Le Ruban tricolore : un lien politique. Montrouge : Bayard, 2022
  • La Révolution française n’est pas un mythe. Paris : Klincksieck, coll. « Critique de la politique », 2017.
  • L’Intelligence politique de la Révolution française : un laboratoire pour le temps présent. Documents commentés. Paris : Éditions Textuel, coll. « Petite encyclopédie critique », 2013.
  • La Révolution française : un événement de la raison ? 1787-1799. Paris : Hachette Supérieur, coll. « HU Histoire », 2012.
  • Les Émotions, la Révolution française et le présent : exercices pratiques de conscience historique. Paris : CNRS Éditions, 2009.
  • La Longue Patience du peuple : 1792, naissance de la République. Paris : Payot, coll. « Critique de la politique », 2008.
  • La Liberté ou la mort : essai sur la Terreur et le terrorisme. Paris : La Fabrique éditions, 2003.
  • L’Impossible citoyen : l’étranger dans le discours de la Révolution française. Paris : Albin Michel, coll. « Bibliothèque de l’Évolution de l’Humanité », 1997.
Autres références
  • Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société. Paris: Le Seuil, 1975.
  • Cornelius Castoriadis, « La polis grecque et le récit de la démocratie », Les carrefours du labyrinthe (II). Paris: Le Seuil, 1986
  • Jacques Derrida, Politiques de l’amitié. Paris : Galilée,1994.
  • Saint-Just. Œuvres complètes. Miguel Abensour et Anne Kupiec (ed.) Paris : Gallimard, coll. « Folio histoire » n°131: 2004.
  • Saint-Just. Œuvres complètes en 2 volumes. Charles Vellay et Eugène Fasquelle (éd.). Paris : L’élite de la révolution, 1908. Disponible gratuitement sur Gallica.

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